Sida, un tabou russe

En Russie les préjugés sur le sida demeurent. Contrairement à la tendance générale observée en Europe, le sida augmente en Russie.
Les plus touchées, les couches paupérisées de la population, souvent en situation de logement précaire.

Une épidémie en progression
Le 11 mars 2019, en Russie, les chiffres officiels recensaient 950’000 personnes atteintes du VIH. Un chiffre remis en cause par Vadim Pokrovski, directeur du Centre fédéral scientifique et méthodologique de prévention et de contrôle du sida qui affirme: en réalité elles sont environ 1,3 million. Selon nos calculs, ajoute-t-il, le nombre de malades double tous les cinq ans. Dans dix ans, il y aura au moins 5 millions de séropositifs dans notre pays.

Malgré ces chiffres des plus préoccupants, Serguei Kraïev, vice-ministre russe de la santé, trouve encourageant la lutte menée par le gouvernement.
D’après les statistiques de son département, si en 2015, 37,30 % seulement des séropositifs étaient soignés par traitement antirétroviral, ils sont aujourd’hui 60 % (dans 49 régions sur 85) à bénéficier de cette thérapie grâce à un accès facilité au dépistage et aux traitements.

Pourtant, fin février 2019, les ministères de l’Économie et celui des Finances ont retiré leur soutien à un projet de loi qui visait à faciliter l’accès aux soins pour les personnes séropositives ne résidant pas à leur adresse officielle, telle qu’indiquée sur leurs papiers d’identité (Propiska). 

Une discrimination flagrante
Elle concerne tout spécialement les citoyens sans-papiers sans-abris. Rappelons qu’ils sont plusieurs millions en Russie, plus de 60’000 à Saint-Pétersbourg.
De plus, il semblerait que, sous des prétextes divers, plusieurs ONG russes travaillant avec les victimes du Sida ont été fermées par le gouvernement. Le sida ne serait pas le bienvenu.

Nochlechka, qui de son côté en 2017 avait mis sur pieds une vaste campagne d’information et de dépistage, adopte aujourd’hui un profil discret comme nous le déclare Alexandra Popova : face à cette situation, on préfère renoncer à notre travail avec le sida. Actuellement, la seule action en cours est de permettre à nos collègues de l’association Action Humanitaire de se rendre aux arrêts du Bus de Nuit, en hiver dans les Tentes de la Survie, pour y proposer des actions de dépistages.

Une attitude honteuse
Cette position déconcertante des autorités russe n’est peut-être pas si étonnante lorsque l’on sait qu’en 2016, les dirigeants de l’Institut russe d’études stratégique, un organisme rattaché au Kremlin, avaient une idée bien précise des causes de la propagation du virus : la faute en incombait à l’industrie des préservatifs, « intéressée à commercialiser ses produits » et qui, pour cela, « incitait les jeunes, les mineurs, à avoir des rapports sexuels précoces ».
De plus, dans un rapport de soixante pages, présenté le 30 mai 2016 aux parlementaires russes, les auteurs, stigmatisaient également la menace extérieure : Le VIH est utilisé comme un élément de la guerre d’information contre la Russie pouvait-on lire.

La propagation du VIH imputable aux autorités
Selon la sociologue Ekaterina Schulmann: l’augmentation de la propagation du VIH en Russie est imputable aux autorités : l’éducation sexuelle dans les écoles a été confiée à l’Église, qui l’a réduite à néant.
De plus, dans notre pays, la méthadone, utilisée comme produit de substitution à l’héroïne, est considérée comme une drogue. Et distribuer des préservatifs est mal vu.
Nous préférons parler du mythe du couple des saints Pierre et Fevronia [modèles de vertu dans l’orthodoxie russe] plutôt que de nous concentrer sur des problèmes actuels et réels
, dénonce Ekaterina Schulmann.

Consternant
Affligeant qu’en Russie aujourd’hui le sida ne peut être soigné sans tabou, que les associations sans préjugés moraux soient entravées dans leurs actions sanitaires, que les groupes à risques soient laissés à l’abandon.

On ne s’y prendrai pas autrement si l’on voulait que le sida continue à se propager.

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Sources : Le Courrier de Russie 23 03 2019

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