Veronika

L’histoire de Veronika, trente-neuf ans et de ses deux fillettes, Olga deux ans et Nastia un an, pourrait être le scénario d’un film particulièrement sombre.
Au printemps 2000, Veronika délaisse sa ville natale de Pustochka, dans la région de Pskov, pour gagner la Venise du Nord et ses opportunités économiques.
A Saint-Pétersbourg, la gare de Moskovski est le théâtre habituel des grandes bousculades. Il a suffi d’un moment d’inattention pour que le destin de Veronika bascule dans l’abîme : oui, une seconde de distraction et sa valise, qui renfermait tout le butin d’une vie, s’est évaporée dans le brouhaha de la foule.
Ses habits, son argent, et pire que tout, ses papiers d’identité, envolés, disparus, volatilisés. Et, en Russie, sans papier l’on n’existe plus.

Sans papier, comment prouver son identité, comment déposer plainte à la police sans lui verser un pot de vin ?

Veronika pendant longtemps n’a que peu quitté la gare et son périmètre. Son premier logement fut les coulisses de la station ferroviaire.
Sa rencontre avec son compagnon, Andrei, 64 ans, a également eu comme témoin les sifflements des locomotives.
Un jour dans la salle d’attente, ils s’adressèrent la parole, il lui promit de revenir après son travail, tint parole et se mirent en ménage à deux pas de là, dans un appartement communautaire.
Mais impossible de se marier puisque la promise est sans-papier.

Une maman sans papier
Veronika raconte sa galère : sa première grossesse de sans-papier.

« Jamais je n’ai eu l’opportunité d’un examen gynécologique étatique alors que ces consultations vous permettent d’obtenir les formulaires d’assurance.
Ces documents concèdent au futur enfant l’accès aux soins gratuits, son entrée à la crèche, ses droits en tant que petit Russe. Malgré mes rondeurs grandissantes, je n’existais pas et même lorsque j’ai payé l’obstétricienne pour vérifier la bonne marche de ma gestation, je n’y ai pas eu droit. »

Le jour des contractions, départ aux urgences, seul lieu susceptible d’accueillir une femme sans identité sur le point d’accoucher.
« Là-bas aussi, je n’étais personne et de ce fait impossible d’enregistrer la naissance de ma fille. Aux yeux du personnel soignant, malgré ses vagissements, Olga, mon bébé, n’était pas né. J’ai eu beau les supplier, la pincer pour qu’elle pleure un peu, pour qu’ils entendent qu’elle était-là, bien vivante, rien n’y fit.
Administrativement, Olga n’avait jamais vu le jour. »
De ce fait, impossible pour Andrei, le père, de reconnaître sa fille.

Un accouchement jamais officialisé, pas d’avenir pour les enfants sans-papiers
Le scénario se répéta pour la naissance de Nastia.
Aujourd’hui, Veronika et sa progéniture sont confinées dans un succédané d’appartement de 15 m2, où lit conjugal, table bancale, berceau, téléviseur, lit à barreaux, garde-manger, chaises et réchaud se tassent, comme par gentillesse, pour laisser un petit terrain de jeux à Olga et à Nastia.
Les quelques sous rapportés par son compagnon servent tout juste à payer le loyer, parfois à acheter des couches.

Une crainte domine leur quotidien : si l’un d’entre eux tombe malade, c’est la catastrophe !

Quant à la crèche et à la scolarisation, des enfants, mieux vaut ne pas y penser : au pays des sans-papiers, le futur de ces demoiselles est déjà tout tracé.