Même lui

Il y a cinq ans, Mir Zafar, l’écrivain et réalisateur tadjik visite Saint-Pétersbourg. Il est agressé, il perd la mémoire, on lui vole ses papiers et Mir Zafar se retrouve d’un instant à l’autre un sans-papier sans-abris comme les plus de 60’000 qui hantent les rues de la ville.

Subitement sans toit ni loi
Par hasard, un matin à l’aube, son chemin croise celui d’un étudiant des plus surpris de rencontrer en ce sans-abris, Zafra l’écrivain.
L’universitaire lance un appel via les réseaux sociaux, Nochlechka en a vent et aujourd’hui l’ONG pétersbourgeoise essaye de lui retrouver des papiers d’identité.
Mir Zafra, 55 ans, nous raconte par bribes, entrecoupées de long silence, cette terrible expérience où tout un chacun en Russie peut se retrouver subitement une personne sans toit ni loi. Zafra a de la peine à se rappeler.

La survie
Dans la rue, la haine règne, je haïssais tous ces gens qui simplement pouvaient entrer dans une boulangerie y acheter du pain. Mais sans argent, sans maison, tu es en train de mourir. Le sans-abri, le mendiant est maudit.
Savez-vous ce qu’est la faim ? J’ai été affamé dans la rue, presque mort. Et puis j’ai réalisé que Saint-Pétersbourg s’appelait avant Leningrad, une ville qui a survécu au blocus. En ces temps on s’entretuait pour un quignon de pain. Fort de ce souvenir, je suis allé délibérément dans une boulangerie et j’ai demandé que l’on me coupe 125 grammes de pain noir. C’était un tout petit morceau. Mais on me l’a offert.

La rage
Je détestais tout le monde. J’ai cassé des vitres de quelques magasins situés dans la perspective Nevski. Je voulais être tué. Je me suis battu. Je suis un homme faible, mais je me suis battu. J’ai été renversé par une ambulance. Cette haine … Si tu savais comment elle dévore une personne. Je dormais n’importe où. Je mourais, tout gelait. Je n’avais qu’une couverture mitée, je pleurais, de rage je jetais des pierres sur les fenêtres, en hurlant ” donne-moi une couverture “.

Et puis je suis allé sur un banc et je pensais : que l’on me laisse mourir, ici. A ce moment, quelqu’un est apparu : un citoyen. Il m’a filé un millier de roubles, quinze francs, il a couru chercher de la vodka.

Guerre et Paix
Ce traitement m’a remis debout et je me suis rappelé que derrière moi il y avait Pouchkine, Lermontov, Dostoïevski, Tchekhov. Toute la culture de la Russie, les grands poètes de l’Est. Cela m’a redonné courage.
Les jours, les nuits s’enchaînaient, il devait être quatre ou cinq heures du matin. Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas rejoindre le canal de la Fontanka. A ce moment-là deux hommes de forte corpulence, des étudiants, l’un avec des lunettes, semblable au Pierre de Guerre et Paix, m’interpelle: ” brave homme tu dois être malade que veux-tu faire sur ce canal gelé ? Est-ce une de nos traditions russes du mois de décembre, de se coucher sur la Fontanka ? ”

Plus tard, des jours après, je ne m’en souviens pas vraiment, je me suis retrouvé ici, à Nochlechka, à l’abri. Depuis j’ai totalement arrêté de boire et j’espère que les services juridiques pourront m’aider à retrouver une identité, un futur.

Merci de soutenir Nochlechka
Vous sauvez des vies.

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