АБВ

Cet abécédaire particulier égrène à travers les lettres de l’alphabète cyrillique les terribles conditions des sans-papiers sans-abris.
Ce projet proposé et réalisé par Igor Antonov, le chauffeur du Bus de Nuit, et le photographe Alexander Galperin retrace la misère dans laquelle se retrouvent des citoyens russes pour qui, l’absence d’existence administrative, signifie le plus grand des dénuements.
Les photographies fortes d’Alexander Galperin dépeignent un monde parallèle et miséreux, à portée des yeux de tout un chacun et que personne ne veut regarder en face.

Par ce travail Nochlezhka espère sensibiliser la population au sort qui est réservé à leurs concitoyens.

АБВГДЕЁЖЗИЙКЛМНО
ПРСТУФХЦЧШЩЪЫЬЭЮЯ


АРИФМЕТИКА 
Arithmétique

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Division :
Andrew est endormi près du rebord de la fenêtre d’une pauvre maison dans le centre-ville. Sa vie a été divisée en un «avant» et un «après».
Avant il partageait un appartement communautaire avec d’insolents colocataires jusqu’au jour où ils ne l’ont plus accepté.

Addition :
Alexander a passé 10 ans dans la rue. Sa vie est rythmée par les visites de « braves gens » qui lui promettent un bon job, un logement et la solution de tous ses problèmes administratifs. Pour eux, Alexander travaille 12 à 15 heures d’affilée, mais ne voit jamais l’argent de son labeur.
Alexander, malgré tout, accepte d’être encore et encore un esclave, parce qu’il ne veut pas claquer dans la rue.

Multiplication :
Vitali survivait l’an dernier dans un squat. Il passe la majeure partie de son temps à récupérer des métaux pour les vendre. Ses chaussures laissent passer l’eau et cette humidité empêche toute guérison de ses ulcères plantaires.
Vitali multiplient les maladies, bronchite chronique dû au climat, le foie rongé par l’alcool frelaté, l’estomac détruit par une mauvaise alimentation.

Soustraction :
Sergueï se brouilla avec ses parents, ils l’expulsent. Sergueï perd sa Propiska et se retrouve à la rue. Sans enregistrement  Sergei devient un sans-abris.  Il n’est accepté à l’hôpital, il ne peut postuler pour un emploi.
En substance, il lui reste une seule chose, celle de ne pas crever.

БЕДНОСТЬ Pauvreté

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Certains sans-abris gagnent par jour 250 – 300 roubles, de 3 à 4 francs cinquante, grâce à la collecte des matières recyclables (déchets de papier, métal et verre), la mendicité et le petit commerce de rue.
Par mois leur revenu n’atteint bien évidemment pas le minimum vital, qui en Russie s’élève à 10’019,40 roubles, 151,70 francs, (chiffre officiel des autorités de Saint-Pétersbourg pour le troisième trimestre 2015).

Les hommes, les femmes qui viennent manger au «Bus de nuit» portent des habits plus qu’usés mais propres. Ces citoyens ont une Propiska, un logement mais au vue de leur très faible revenu ils ne peuvent pas acheter de la nourriture de qualité. Ils ont juste le strict nécessaire pour les services publics, la médecine et les transports en commun.
Ces personnes vivent en un équilibre précaire entre la pauvreté et la rue.
Si elles tombent malades ou perdent leur emploi ou encore leur logement elles deviendront sans aucun doute des sans-papiers sans abris.

ВОДА Eau

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Survivre dans la rue est un combat de chaque instant.
Les habitudes domestiques qui pour nous semblent insignifiantes sont pour le sans-papier sans-abris de véritables calvaires.
Par exemple, la possibilité de prendre une douche ou de se raser. Pour nous qui vivons dans des appartements au confort assuré, il est facile de tourner le robinet dans la salle de bain ou de brancher le rasoir électrique.
Pour les sans-abris satisfaire ces besoins élémentaires correspond souvent à de longs voyages, parfois à travers la ville, de plus où trouver l’argent et avoir des papiers en règle pour les douches publiques, où avoir accès à l’eau potable pour boire, cuisiner, se laver ?
Pour nous c’est facile, mais essayez à Saint-Pétersbourg de trouver une eau de bonne qualité à prix abordable. Bien sûr il y a les toilettes de café, s’il n’y a pas de verrous de protection ou de sécurité, ou encore si le sans-abris en a les moyens acheter dans un magasin.
En fait, le sans-papier sans-abris s’abreuve avec de l’eau polluée, pas même bouillie qui provoque de graves problèmes intestinaux.

Pendant l’été, la disponibilité de l’eau potable à prix abordable est particulièrement importante, car avec la chaleur, la déshydratation guette.
L’un des très rares point d’eau potable qui existe est la colonne d’eau à proximité de la gare de Ligovo dans les districts Frunze et Nevsky, coincée entre la voie ferrée et une décharge illégale.

ГОРОД Cité

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Cité, un bâtiment abandonné, où je passais six longs hivers. Ce chien, qui m’a réchauffé dans le froid.
Le scélérat qui a tué les chiens.
Une femme m’a donné un sac de couchage chaud, des étudiants m’ont apporté de la nourriture.
Un salaud m’a escroqué en me disant : “Dieu commande de partager.”
Ceci est ma place préférée autour du théâtre. J’y vivais, je l’aimais, mais trompé je l’ai quittée.
L’architecte Montferrand a construit les principaux symboles de la ville.

ДЕРЕВНЯ Village

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Les personnes dont la vie est un échec, croient en leur village natal dans l’espoir d’être sauvé.
Je suis né dans la région de Leningrad, où je passai mon enfance et ma jeunesse. Notre famille avait des biens, du bétail, deux vaches, des taureaux et d’autres animaux.
Ma mère travaillait à la ferme, elle se levait à 4 heures du matin, parfois à 5 heures. Dans le jardin elle a passé tout son temps libre y compris le weekend-end.
Vivre à la campagne, cela signifie travailler dure planter des légumes, s’occuper du bétail. D’autres ont une profession où travailler est moins pénible et c’est mieux.
Quand j’entends quelqu’un me dire : « il est temps que je rentre au village, là-bas tout va bien », j’ai envie de lui demander, et que feras-tu dans ton village ?

ЕДА Nourriture

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Les cafés, les restaurants, les magasins jettent leur nourriture périmée. En général on y trouve des conserves, du lait, du poisson, de la viande, du pain.
La nourriture périmée est celle des sans-abris.
L’un des « héros » de cet ABC, Vyacheslav Rasner, nous confie que son régime alimentaire des dernières années provient des denrées périmées. « Il suffit de connaître l’heure à laquelle les produits sont balancés » nous dit-il.
Un de ces compagnons d’infortune nous explique que des commerçants du marché lui offre des produits «non conformes», des légumes, du poulet, du pain après qu’il les ait aidés à décharger leur camionnette.
Vyacheslav Rasner ajoute: « ceux qui ont trouvé une espèce d’abris plus ou moins permanent cuisent leur repas sur des tuiles chauffées.
Mais souvent dans la rue on mange cru et froid.
Pour les repas cuisinés il existe quatre centres administratifs, mais il faut payer. Autrement il y a le Bus de Nuit de Nochlezhka.
Il y a aussi des organisations religieuses dont la plus connue l’Armée du Salut ainsi que l’Ordre de Malte.
Il arrive également que des citoyens nous donnent quelques choses. Des jeunes comme des vieux. Cela me rappelle les petits déjeuners que mes élève m’apportaient en classe du temps où j’étais professeur.
Il y a aussi cette femme généreuse et compatissante qui habite le pâté d’immeubles voisins qui distribue du thé, du café.
De tels actes sont à jamais gravés dans ma mémoire et aide à garder un peu de foi en l’espèce humaine » conclut Vyacheslav Rasner.

ЖИВОТНОЕ Animal

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Un chien nommé Ginger, mais répond lorsqu’on l’appelle Kebab. Il vit avec les sans-abri. Où est-il né ? On ne le sait pas.
Selon Alexeï, son propriétaire, Ginger est venu une fois et il est resté. Il aime bien les gens, en particulier ceux qui lui apportent du poulet. Il aime aussi la viande et les pâtés aux cornichons amenés par les volontaires du Bus de Nuit.
Son territoire est celui où les sans-abris sont nourris
A chaque passage du Bus de Nuit, Ginger chasse en grognant les autres chiens car les pâtés aux cornichons c’est pour lui. Parfois Ginger réchauffe son maître lorsqu’il n’a nulle part où s’abriter.

ЗИМА Hiver

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Les sans-abris attendent toujours l’hiver avec crainte même si celui de 2015-2016 fut un peu plus chaud (moyenne moins 15 degrés).
De toutes les façons l’hiver est une terrible épreuve pour les sans-abris.
Selon les données officielles, l’hiver dernier 166 sans-abris sont morts de froid. Pour Nochlezhka ils sont beaucoup plus à être victimes du climat. Sans oublier les membres gelés, les maladies respiratoires.
Toujours selon l’ONG pétersbourgeoise le taux de mortalité moyen de la population des sans-papiers sans-abris s’élève annuellement à environ 4’000 personnes.
Peu de lieux leur sont offerts pour se protéger des morsures du froid. Seuls 4 endroits tenus par Nochlezhka et l’Ordre de Malte accueillent les sans-abris sans leur demander des papiers en règle.

Des citoyens et des communauté, telle “Persimmon” distribuent des vêtements chauds ou les déposent dans le magasin « Spasiba » (Merci) ou encore des particuliers suspendent par leurs lacets leurs chaussures usagées au grille d’un parc.
Les demandes d’aide augmentent sans cesse. En 2015 8’717 personnes se sont adressées à Nochlezhka soit 40% de plus que l’année précédente.

ИНОСТРАНЦЫ Étrangers

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Séraphin Kim est un homme fantôme.
Il travaille et vit avec sa mère dans un appartement loué ; en un mot, il ne diffère pas de beaucoup de ses concitoyens. Le paradoxe est que Séraphin ne possède pas de documents (Propiska) qui pourraient prouver qu’il existe.
La grand-mère de Séraphin s’est retrouvée en Ouzbékistan après la déportation massive des Russes d’origine coréenne.
La mère de Séraphin est née à Yangiyer où on lui a donné le prénom de Lyudmila.
Séraphin lui est né en 1994 à Saint-Pétersbourg mais Lyudmila a échoué lors de sa demande de la nationalité russe.

Lyudmila était citoyenne soviétique mais en 1991 elle a perdu ce statut. Pour les Russes Lyudmila est ouzbek mais les autorités ouzbeks ne la reconnaissent pas, ils parlent de prescription ?!!! Pour les autorités russes même si Séraphin est né en Russie sa naissance n’existe pas puisque sa mère administrativement n’existe pas.
Donc Séraphin n’existe pas.

Un cercle vicieux, que Lyudmila essaye de briser depuis de très nombreuses années en voulant légaliser son fils.
Le service de migration lui a proposé de renoncer à ses droits maternels au bénéfice de sa sœur, qui elle a la nationalité russe.
Lyudmila en a parlé aux fonctionnaires de la protection sociale qui ont été des plus surpris par cette proposition en lui rétorquant “mais comment pourrions-nous faire cela puisque vous existez moins que la fumée ?”
Un des derniers espoirs serait que Séraphin se rende en personne au service de l’immigration avec des témoins de son existence.

Lyudmila prévoit de le faire dans un proche avenir.
Pendant ce temps, des nuages sombres s’accumulent sur le jeune homme, sans existence légale il risque de perdre son travail.

КОНСТИТУЦИЯ Constituion

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Face à elle les sans-papiers sans-abris sont pratiquement impuissants.
Prenez comme exemple le droit au logement.
Pour l’obtenir, le sans-papier sans-abri doit avoir enregistré son lieu de résidence. Comment faire lorsque justement on n’en a pas ? Absurde ?
Ou par exemple le droit au travail. La discrimination à l’embauche est interdite, cependant sans-papier impossible d’être employé.

Peut importe si l’employeur est privé ou public tels le Metropolitan ou “Gorelectrotrans” , ils ne respectent pas la constitution.
Le droit de vote ou le droit à des soins médicaux accessibles à tous, c’est ce qui dit la constitution et pourtant.
Beaucoup de personnes sans-abri ne disposent pas d’un passeport intérieur en conséquence le sans-papier se voit refuser l’accès à la plupart des hôpitaux publics de la ville, ne parlons même pas des cliniques privées.
Si le sans-papier a une maladie grave tel un cancer, sans accès aux soins, il est à plus ou moins court terme condamné à mort.

Le régime du passeport intérieur est un obstacle majeur à la réalisation des droits constitutionnels des personnes privées de Propiska et d’un toit au-dessus de leur tête.

PS : Nous ne comprenons pas les motifs des législateurs, qui ont augmenté les frais de l’Etat pour un passeport à 1’500 roubles (22,60 francs) à partir du 1er Janvier 2015. Pour les personnes sans-abri cela représente beaucoup d’argent.
Les obstacles financiers et la nécessité d’affronter la masse de fonctionnaires et de règlements pour recueillir un tas de papiers, conduit au fait que beaucoup de sans-papiers sans-abris vivent encore avec des passeports de l’ancienne URSS.

Cela est particulièrement vrai pour ceux qui n’avaient aucune inscription au moment de l’entrée en vigueur de la loi sur la citoyenneté (6 Février 1992).

ЛЮБОВЬ Amour

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Koldina Irina et Alexey Mikov se sont rencontrés à Nochlechka.
Irina y séjournait depuis quatre mois en attendant d’avoir un logement.
Alex quant à lui vient de Tcheliabinsk une ville située à l’ouest de l’Oural.

A Tcheliabinsk, Alex a vendu son logis afin de rembourser les dettes héritées de sa mère. Après bien des vicissitudes, il arrive à Saint-Pétersbourg, sans-papier sans-abri et trouve refuge à Nochlechka.
En avril dernier, Irina et Alex dégotent, dans un appartement communautaire, une pièce à louer où ils vivent heureux. Le jour de la pendaison de la crémaillère ils nous ont raconté leur romance.
Alex : – Depuis longtemps je cherchais une femme.
A Nochlechka j’ai tout de suite repéré Irina. Mais je n’osais pas l’aborder je l’admirais de loin, du coin de l’œil.
Irina est une femme calme, belle, aimant s’occuper d’autrui et Irina n’est pas attirée par la bouteille.
Un beau jour je lui ai demandé de m’aider pour une tâche ménagère et pour la remercier je voulus l’embrasser sur la joue mais se sont ses lèvres que j’ai rencontrées.
Et nous voilà ensemble.

Irina: – Alexey est homme très attentionné. Il est calme et abstinent.  Un élément fondamental pour moi car avant je buvais tout ce que je pouvais.
Alex aime mon enfant, il lui a même téléphoné à l’orphelinat et le 8 mars (journée de la femme) il m’a offert des fleurs.
Le mariage cela sera pour plus tard. J’ai déjà eu deux expériences et elles ne furent pas bonnes.
Il est vrai qu’Alex est des plus impatient.

МЕДИЦИНА Médecine

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A Saint-Pétersbourg, l’hôpital Botkin a l’habitude de s’occuper des sans-papiers sans-abris. C’est le seul centre de santé de la ville qui les accepte sans document en règle. Ailleurs l’accès aux soins médicaux est presque impossible.
En 2015 à Botkin l’afflux quotidien se montait à une soixantaine de personnes;  depuis le début de l’année ce sont plus de 100 sans-papiers sans-abris qui s’y pressent chaque jour.
Les sans-abris, en plus d’avoir les mêmes maladies que tout un chacun, accumulent les maux chroniques dus à la vie dans la rue, aux alcools frelatés, à la mauvaise alimentation, à l’eau contaminée.
Selon les médecins de Botkin les principales maladies rencontrées chez cette catégorie de la population sont cutanées, gastriques, hépatiques, et psychiques.
Malgré les soins prodigués, les nourritures adéquates absorbées, une fois les traitements terminés à l’hôpital, les sans-abris se retrouvent à la rue et le cycle infernal recommence.

Les médecins nous racontent de cas plus pathétiques encore tel cet homme qui s’est présenté le visage totalement brulé, à vif. Alors qu’il dormait sur les marches de l’escalier d’un immeuble, une femme est sortie de son appartement armée d’une casserole et l’a ébouillanté. Ou encore ces sans-abris tués à bout portant par des armes à feu.

НОЧНОЙ АВТОБУС Bus de Nuit

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Le Bus de Nuit est un point mobile de la protection sociale délivrée par Nochlezhka à tous ceux qui en ont besoin. C’est le plus ancien des projets de l’ONG.
Cette tournée caritative est devenue un signe distinctif de la ville au même titre que ses ponts levis ou encore ses nuits blanches.
Au cours des 13 dernières années, cinq soirs par semaine, en quatre lieux différents, une équipe de bénévoles dans un minibus parcourt la périphérie pétersbourgeoise afin d’offrir des repas chauds aux sans-papiers sans-abri, aux pauvres, aux chômeurs, à tous ceux qui ont faim.

Toute personne présente à l’arrêt du bus reçoit un bol de soupe chaude, quelques morceaux de pain, une tasse de thé très sucré, des pâtisseries ou des crêpes sucrées.
Le pain est offert par la boulangerie de la Sainte Trinité Alexandre Nevsky Lavra. La soupe toujours consistante est préparée dans des cafés et des restaurants de la ville.
En plus de cette nourriture, les sans-abris peuvent compter sur des vêtements propres, des soins médicaux de première urgence et des conseils prodigués par un travailleur social.

Depuis le début de l’année 2016, le Bus de nuit a nourrit plus de 50 mille personnes.

ОБУВЬ Chaussures

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Si se vêtir n’est pas une mission impossible pour le sans-papier sans abris, trouver chaussure à son pied est une autre affaire. En effet des vêtements on en dégote à l’Armée du Salut, chez Nochlechka aussi.
Que les chaussures proposées soient à votre pointure, ce n’est pas évident. Ou qu’elle soit de saison.
Comme nous le raconte Igor « pour être correctement chaussé, il faut de la chance et même en ce cas c’est difficile.

Le mieux est de mettre de l’argent de côté pour s’en acheter. Je le fais en buvant moins. Le comble c’est que mon ancien métier est cordonnier. Pour le moins je sais comment prendre soins des chaussures, les faire durer un maximum.
Je suis un clochard mais cela ne veut pas dire que je dois ressembler à un épouvantail.
Je suis arrivé à Saint-Pétersbourg il y a vingt ans et trois choses m’ont intéressé. Le bateau Aurora, les Nuits Blanches et l’Ermitage.
Jamais je n’ai pu m’offrir une entrée pour le musée.

ПАСПОРТ Passeport

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Vivre dans la rue sans document est synonyme d’harcèlement continuel de la police.
Si vous avez décidé de retrouver une vie normale sans passeport intérieur inutile d’y rêver. Sans passeport intérieur, l’hôpital, les centres d’hébergement de la ville, vous fermeront les portes. Trouver un travail décent, défendre vos droits sans cette pièce d’identité, superflu d’insister.
Piotr, un sans-papier raconte : “En février j’étais triste et ivre. Je me suis endormi dans la neige. Un homme m’a secoué, m’a réveillé en criant « debout ou tu vas mourir ».
“Je me suis dit que vivre ainsi n’avait aucun sens et je me suis rendu à « la Maison de l’espoir sur la colline ». Le plus ancien centre de Saint-Pétersbourg qui se dédie à soigner l’alcoolisme.)
“Là je suis une cure de désintoxication puis j’espère retrouver des papiers d’identité.”

РОДНЫЕ Racine

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Il y a des gens qui naissent avec le don de s’inventer un passé mirifique.
Vitaly est l’un d’entre eux.
Vitaly, ses cheveux passés à la brillantine, son visage expressif,  sans cesse en mouvement, est un habitué de l’hôpital Botkin.
Lors de ses visites Vitaly adopte une attitude éminente, toisant le personnel soignant avec une certaine suffisance comme s’il venait d’une classe sociale supérieure.
Même lorsqu’il quémande un quignon de pain, il le fait avec grande fierté. Dans son dos, à ce moment là, les mauvaises langues disent « Le pain de Vitaly glougloute ».
Aujourd’hui Vitaly est venu montrer sa jambe endolorie, demander une paire de chaussettes sèches. Les siennes sont mouillées et cachent de nombreux ulcères.
Vitaly clame alentour qu’il a marché une demi journée pour être là. Il refuse le café offert prétextant une tension trop haute. La chaleur du lieu et les saucisses mangées goulûment réveille sa verve.
« Ma famille était célèbre. Maman fut une pilote dans l’aviation civile. Mon grand-père a inventé le véhicule qui permet d’inspecter les voies de chemin de fer. Peut-être avez-vous vu  ce modèle au musée ? »
D’un saut Vitali descend de la table de consultation et pieds nus sur le carrelage inspecte une pile d’habits. Grandiloquent il demande au médecin « Vous n’auriez pas une paire de pantalon ? »
Alexander Sandomierz, un psychologue, volontaire chez Nochlezhka, explique: « Il n’y a aucune manière de savoir si ce que Vitali raconte est vrai ou tient simplement de l’affabulation. Peu importe, “son histoire de famille” lui permet d’exister, de penser qu’il n’est pas un sans-papier comme les autres. »

СКВОТ Squat

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Les combles, les sous-sols, l’habitat traditionnel du sans-papier sans-abri chanceux. Pour les malchanceux, des bâtisses en ruine, désaffectées.
Ces “zabroshek” se trouvent en périphérie de Saint-Pétersbourg, tel celui que nous avons visité le long de la voie ferrée.
A l’entrée du squat une impressionnante montagne d’ordures dont la moitié est de provenance humaine. Peint sur un mur galeux, une publicité pour un centre de désintoxication adressée aux alcooliques et aux toxicomanes.
Le sol du premier étage est défoncé, il semble inimaginable de survivre ici.
Pour joindre le deuxième des escaliers fissurés et branlants. On y découvre des « chambres » où des vieux matelas jonchent le sol. Dans le couloir, un four de fortune construit de planches vermoulues. Au-dessus, un pantalon essaye de sécher.
Là aussi des tas d’ordure à perte de vue. Des déchets laissés volontairement car ils permettent de cacher de précieux objets. Et en cas d’attaque ils peuvent servir de barrage.
Ici il y a des gens qui jamais ne quittent le squat, invalides, malades, drogués. Les portes sont détruites. L’une des échancrures laisse échapper une vision de « confort » en ce lieu si misérablement abandonné. Des rideaux aux fenêtres, un lit recouvert d’une couverture propre, un miroir accroché au mur, un fauteuil décati.
Le squatteur des lieux à n’en pas douter a de la ressource et nous rappelle que nombre d’entre eux sont très travailleurs, tout spécialement dans le recyclage.
Avant de partir, nous avons mis sur la table de nuit quelques cigarettes et 50 roubles, histoire d’acquitter le prix de notre visite alors que nous n’étions pas inviter.

ТЕАТР Théâtre

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Je vis à côté du théâtre Maly que j’aperçois depuis le rebord de la fenêtre.
J’ai une chambre, mais je ne peux pas la laisser seule s’il y a quelqu’un dans l’appartement explique Andrey Zelenin, philologue, traducteur et sans-abri.
Avant, Andrey Zelenin dormait dans le sous-sol d’une bâtisse située dans l’île Vassilievski. Et maintenant le voilà dans cet immeuble abandonné.
Il n’y fait pas froid même si le vent parfois s’engouffre sous la fenêtre. Il m’est possible de me réchauffer près de la batterie électrique, si elle n’a pas été désactivée.
Je me lève vers 06h50, je reste couché une heure ou deux, le temps que les gens partent. Dans l’après-midi je vais à la bibliothèque. Et s’il n’y a personne la nuit, je sors, je marche dans les rues.
Les gens, en fait, me traitent bien. Certains plaisantent et m’appellent « le concierge ».
Il y a vingt ans le théâtre Maly était un lieu artistique d’importance que les acteurs vedettes d’aujourd’hui ne connaissent pas.
L’autre jour par la fenêtre j’ai vu un homme barbu, peut-être était-ce le metteur en scène Lev Dodin.

УСПЕХ Succès

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Vyacheslav Rasner est probablement le plus célèbre sans-abri de Saint-Pétersbourg.
Pour le moins il est l’un des rares qui a réussi à se détacher de la rue et à retrouver une vie normale.
Ce succès est dû, non seulement, au soutien et à l’aide prodiguée par des personnes attentionnées mais aussi à sa philosophie de vie.
« Afin de s’assurer que quelque chose peut être fait, il faut le faire. Et advienne que pourra» dit Vyacheslav Rasner.
Vyacheslav Rasner a été l’une de ces nombreuses victimes d’escroquerie à l’appartement. Il s’est retrouvé à la rue et a passé six longs hivers dans un chantier en construction à l’arrêt. Il vivait dans une cahutte en bois sans aucune fenêtre et la température intérieure frisait le zéro degré.
Des enfants qui venaient jouer sur le terrain partageaient leur petit déjeuner. Une voisine lui a cousu et offert un sac de couchage.
« Sans eux je n’aurais pas survécu. Pour avoir plus chaud je dormais avec mes six chiens. Hélas ils ont tous été empoisonnés par des salauds. »
Ces dernières années Vyacheslav Rasner demandait l’aumône à la station de métro Gorky. C’est là qu’il observe un guide entouré de touristes et remarque que les visiteurs aiment apprendre des histoires sur la ville.
Il a donc décidé de devenir guide à son tour.
Les papiers d’identité récupérés, Rasner ouvre une page WEB sur les charmes de Nevsky Prospekt.
Aujourd’hui il a plus de 1’000 abonnés. L’ancien sans-abri est devenu guide.
« Je me lève à six heures du matin tous les jours et me plonge dans un livre sur l’histoire de la ville afin que mes visites guidées soient parfaites. »

ФАНАТ Fan

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Sergueï dit “Zenith”, vit à proximité de la gare Ligovo à deux pas du lieu où chaque nuit le Bus de Nuit distribue ses repas chauds. Le surnom de Sergueï n’est pas démérité, il est un inconditionnel du Zenith, l’équipe de football de Saint-Pétersbourg. Sergueï, lorsqu’il travaillait, jouait avec l‘équipe de l’usine et à même été nommé meilleur joueur.
Cette passion date de l’enfance, bien avant le service militaire.
Sergueï exhibe fièrement sur le haut de son bras un tatouage à la gloire du Zénith et il nous raconte qu’il suit les exploits de son équipe via les gros titres des journaux et que bien évidemment il est un homme heureux lorsque le Zénith gagne.
« Cela me donne la pêche de les savoir vainqueur et me fait un peu oublier que je suis à la rue depuis trois ans. »

ХОЛОД Froid

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L’hiver on en a tous peur nous dit Andrew, sans-abris depuis longtemps. Personne ne sait ce qui l’attend, un jour on marche sur nos deux jambes et le lendemain on a été amputé.
Cela a faillit m’arriver. Je m’étais endormi, mes doigts de pieds ont gelé. Par chance en les frictionnant j’ai pu les sauver. Maintenant je fais attention.
Les vêtements chauds je les trouve à l’Armée du Salut, même d’épaisses chaussettes, le problème sont les chaussures rarement elles sont à la bonne taille.
Il y a bien Sennaya Ploshchad où un marchand de chaussures en jette passablement. J’en ai même dégotés avec des semelles isolantes.
En hivers, on peut se réfugier au Mc Donald ou encore au Burger King. Ils sont assez tolérants avec nous tant que nous ne prenons pas la place des clients.
Par chance l’hiver dernier le froid était vif mais j’ai survécu. Et puis j’ai pu dormir dans les tentes de Nochlezhka.

ЦЕННОСТИ Valeurs

_GAS_7377 Ц_ценность Pour le sans-abri, le chariot de supermarché est des plus utiles. Il permet d’y transporter toutes sortes d’objets indispensables à sa survie.
Nikolaï leur donne un nom de voiture, l’actuel est une Mercedes car il est indestructible.
Je l’utilise pour récolter du verre, du métal, afin de gagner chaque jour quelques centaines de roubles. Depuis que j’ai ce véhicule mes revenus ont passé à 300 roubles (4,50 francs).
Ma Mercedes transporte facilement un demi quintal (50kg). Une fois même j’ai pu y charger des garnitures de soupapes qui pesaient bien 174 kilos.
Gare à ceux qui lorgnent sur ma Mercedes, je suis près à tuer pour la conserver. C’est mon gagne pain.

ЧЕЛОВЕК Individu

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Il y a des individus que tout prédispose à se retrouver au bas de l’échelle sociale.
Basil Uvarihin pourrait en être l’exemple parfait et pourtant. Laissons lui le soin de nous expliquer son parcours.

Depuis l’enfance, j’ai un caractère très vif. Il y a des années de cela, avec des amis nous avons décidé d’attaquer une banque. Pendant une semaine nous avons étudié le lieu, les habitudes. Cela n’a pas marché et j’en ai pris pour 16 ans et 7 mois.
Je suis sorti de prison en 2012, sans papier d’identité, une habitude en Russie. Une fois dehors, je me suis vite rendu compte qu’avec un pareil CV je n’irai pas loin.
Avant de travailler pour une entreprise d’essuie-glace, j’ai habité dans la rue. Et bien, même là, j’ai toujours fais très attention à mon aspect. Que mes vêtements soient propres, que je sois rasé, douché, décent.
Une fois, alors que je me suis rendu à l’hôpital, les infirmières ont été surprises d’apprendre que j’étais un sans-abri.
Je ne fais pas facilement confiance. Et puis surtout, si je me rends compte que je ne peux aller à droite, et bien je vais à gauche, mais toujours de l’avant.
Aujourd’hui j’ai un toit, une famille, je mène une existence normale alors qu’avant il arrivait que je ne mange pas pendant des jours.
J’ai du économiser rouble après rouble pour arriver à m’en sortir. Au travail j’arrivais le premier et repartais le dernier.
Maintenant je travaille comme maître technicien dans un atelier de création élaborant des objets avec l’écorce de bouleau. C’est là que j’ai rencontré ma femme actuelle.

ЭЛЕКТРИЧКА Train

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Lena Sidorenko rode aux alentours de la gare d’Obukhovo.
Lena n’a pas sa langue dans sa poche mais connait aussi l’arme redoutable d’un doux sourire. Les trains sont la spécialité d’Elena. Auprès des responsables ferroviaires Elena représente en quelque sorte les sans-abris du coin qui utilisent les wagons comme abris, parfois comme transport.
Lena s’arrange pour que ses amis d’infortune ne créent pas de scandale et soient ainsi tolérés par les contrôleurs. Elle veille aussi à ce qu’il n’y ait pas d’accident, que personne ne soit écrasé.
Et puis aussi Lena aime prendre le train, un moyen bien pratique pour se déplacer en des lieux difficiles d’accès.
Des forêts où en été vous pouvez vous baigner, laver vos habits, en automne récolter des baies, des champignons.
Et enfin si le sans-papier sans-abri est plus ou moins toléré dans les chemins de fer, il en est tout autrement dans des bus du fait de leur aspect peu esthétique ou de l’absence de titre de transport.

Lena Sidorenko s’accompagne d’une petite bande de dix à quinze personnes. Ils connaissent tous les trucs pour voyager sans bourse déliée.
Leur cri de guerre résonne «Обогрев Горячая линия» (Heat Hot Line) lorsque le contrôleur est dans les parages. Mais en général le personnel ferroviaire est compréhensible avec ces voyageurs clandestins. Et puis il arrive que Lena leur offre des fleurs, du chocolat afin que l’amitié soit la plus forte.

Lena a passé 15 ans en prison, et lors de sa sortie de retour dans sa famille elle n’a trouvé qu’incompréhension et hostilité. Son frère a refusé de lui reconnaître ses droits au partage de l’appartement familial et l’a mise dehors.
Sans papier, voilà Lena à la rue et aujourd’hui une fidèle habituée du Bus de Nuit qui s’arrête quotidiennement aux abords de la gare d’Obukhovo.

Я — БЕЗДОМНЫЙ I Sans-abris

_GAS_7677 Я_я бездомный

Igor Korolev : Je suis âgé de 55 ans, depuis deux ans je survis dans la rue.
J’étais électricien, un métier bien payé mais je me suis retrouvé au chômage et ma famille m’a mis à la porte. Récemment j’ai croisé ma femme, elle promenait un petit caniche blanc, elle ne m’a pas adressé la parole.
J’adore la pêche et grâce à elle question nourriture je me débrouille. Grâce à la pêche je ne crains pas vraiment le froid, combien de fois suis-je tombé dans une eau gelée, combien de fois je me suis retrouvé sous la glace.
Pour moi pas besoin de pilules pour combattre les refroidissements, je n’en ai pas.
J’aime aussi faire du vélo, regarder les belles filles.
Ce que je souhaite au gens, bonne santé et longue vie.

ПОСЛЕСЛОВИЕ  Epilogie

_GAS_7051 Послесловие

Julia Perevezentseva Assistante sociale

Julia Perevezentseva, spécialiste dans le travail social, et bénévole chez Nochlezhka depuis six ans, nous donne son point de vue :
“A Saint-Pétersbourg, le visage du sans-abrisme change.
Dans les rues on rencontre de moins en moins en errance d’enfants en bas âge. Les migrants économiques tiennent le haut du pavé. De très nombreux adolescents arpentent désœuvrés les rues de la ville. Ils ne correspondent en rien au stéréotype du sans-abri.
Le commerce de vodka frelatée est en forte hausse et parmi les maladies infectieuses, le VIH et l’hépatite sont courantes.
A mon avis, la position de la population russe quant au sans-abrisme n’a pas vraiment changé depuis l’époque soviétique. Leurs clichés face aux sans-abris sont les mêmes.
Pour eux ils sont entièrement coupables, sans aucune présomption d’innocence. Pour eux, peut importe que sans Propiska impossible de se loger, de travailler, d’être soigné, de se laver.
En ce troisième millénaire ne pas être en possession de sa Propiska continue d’entrainer de très graves problèmes existentiels. Heureusement, il existe des réseaux sociaux et des ONG qui aident les sans-papiers sans-abris.
Le sans abris est passif face à son quotidien. Une attitude qui s’explique par sa grave dépression provoquée par les pénibles conditions de sa survie. Et même s’il est détenteur d’un titre universitaire, pour lui, remplir un formulaire s’apparente à un calvaire.

Résoudre le problème du sans-abrisme est une question éminemment politique.
Et comme le politique n’en a cure, seules les ONG essayent de palier au plus urgent » conclut Julia Perevezentseva.