Les contes russes

Ou comment l’actualité du moment, l’assassinat de Nemtsov et la crise ukrainienne, s’invite à une conférence sur les contes russes.
Sont présents: Alexeï Alexeïevitch Venediktov  rédacteur en chef de la station Écho de Moscou,  Mikhaïl Borissovitch Piotrovski  professeur orientaliste et islamologue, actuel directeur du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg et de Vladimir Rostislavovitch Medinski homme politique russe. Il appartient au  parti de Russie unie. Il est ministre de la Culture.

L’assassinat s’étant produit la veille de cette rencontre et  actualise dramatiquement le symbolisme des contes russes. Vous pouvez suivre cette rencontre en live. Voir

Catherine Gordeeva, journaliste :
–J’avoue que l’on n’avait pas l’intention de commencer ainsi notre journée. Comme vous le savez, cette nuit a été assassiné Boris Efimovitch Nemtsov.
Il fut député, gouverneur du Nijniy Novgorod, vice-premier ministre, politicien de l’opposition. Un des plus joyeux, le plus, pour ainsi dire, insouciant des politiciens russes. Peut être que ces politiciens devraient être ainsi plein de joie de vivre et non d’agressivité.
Ce ne serait que juste de déclarer minute de silence à sa mémoire.
En effet, il serait étrange de nous lancer dans une discussion sur les contes russes, sans mentionner ce qui nous trouble et concerne chacun de nous dans cette salle. Comment vivre dans un pays où l’on assassine un politicien à deux pas de la Place Rouge ?

La banalisation de la mort

Venedictov – Il faut continuer à vivre. On tue, ça arrive chaque jour, juste à notre coté, deux peuples frères… C’est la guerre et c’est bien suffisant. La guerre elle est là, et la banalisation de la mort influence le code culturel de la nation, on s’habitue à tout cela.
Bien sûr, Nemtsov est une personnalité bien connue, mais dans 2 jours la vague d’émotions passera et il sera oublié, en tant que politicien.
Le plus terrible c’est que nous nous en sommes habitués. La tragédie grecque avait pour but de purifier, elle était suivie d’une catharsis. Il faut s’en souvenir.
Nous essayons d’oublier car c’est plus confortable ainsi, et c’est ça le principal problème.
Les gens continuent à mourir, on leur tire dessus – à 50 m du Kremlin et à 500 km. Qui se souvent ici du Boeing * ? Combien de personnes sont mortes dans le Sud-Est de l’Ukraine, à Odessa ? On ne s’en souvient plus. C’est ça le problème.
* Le vol 17 Malaysia Airline reliant Amsterdam et Kuala Lumpur s’est écrasé le 17 juillet 2014 dans la région de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine. Aucun survivant n’est retrouvé parmi les 283 passagers et 15 membres de l’équipage du Boeing 777-200ER. L’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes s’accusent mutuellement d’avoir abattu l’appareil

La journaliste – Cette amnésie, un problème du monde actuel ou de la Russie ?
Venedictov – Du monde actuel, mais surtout de la Russie où le prix de la vie humaine a toujours été très insignifiant. Notre code culturel vieux de 300 -700 ans est patriarcal. L’Etat a toujours, à toute époque, été plus important que l’être humain.
Piotrovsky – Malheureusement cela fait partie des « contes russes », mais pas seulement chez nous, l’héroïsme a changé de consistance. On observe une dévaluation totale de l’humanisme, tous les critères vont vers le bas, la dévaluation concerne même la vie humaine et aussi l’acuité de notre appréciation de ce qui se passe. Et je ne sais vraiment pas ce qu’il faut faire.
Medinsky – Je ne voudrais pas transformer notre rencontre en réunion politique, car à l’origine…

La journaliste – Mais non, c’est l’histoire d’un homme. On a vécu ensemble, c’est sous nos yeux qu’il est devenu député, ensuite gouverneur, vice-président.
Medinsky – Du point de vue humain, c’est une tragédie, vous avez raison de commencer par les condoléances. On peut avoir des opinions différentes au sujet de ses convictions politiques ou de son activité.
Cependant, je ne pense pas que la Russie soit une exception quant au mépris de la vie humaine. Tout simplement on vit ici et il nous semble que ce qui s’y passe est toujours plus grave, plus important qu’ailleurs.
Le problème du terrorisme – ce n’est pas un problème russe. On pourrait commencer par les Assassins, les Sicaires, ça a toujours accompagné l’humanité, mais avec la globalisation, la globalisation informatique, cela devient plus effrayant.

Chaque peuple a son histoire, ses contes

La journaliste – Et notre mégalomanie nationale, la notion du peuple qui est porteur de Dieu, qui a des valeurs particulières ? Ce ne serait pas notre histoire intérieure, bien russe ? Pensez vous que la globalisation de l’information et du monde a nivelé ce conte russe concernant la particularité du peuple russe ?
Medinsky – Je suis persuadé que chaque peuple s’estime différent et spécial, je ne vais pas donner des exemples… mais les Etats Unis… Et les Japonais et leur histoire.
Venedictov – Tout ceci n’est pas intéressant. Je me pose la question de quel personnage de conte Nemtsov aurait été ? Chaque peuple a son histoire, ses contes qui reflètent son chemin, mais souvent ces chemins forment un monde indivisible.
Il existe des contes, des mythes, des fantaisies, par exemples nos notions de ce qui s’est passé à différentes époques jusqu’à nos jours ; ou, ce qui sera de l’époque de Poutine ou après lui ?
Mais on nous a appris à la fac qu’il ne fallait pas croire aux témoins oculaires. Par exemple, moi je déclare que le ministre n’est qu’un obscurantiste et que sa politique culturelle n’est qu’obscurantisme.

La journaliste – C’est osé.
Venedictov – Et, à coté de lui, moi je suis un soldat qui se bat contre tout ceci. Mais ça c’est mon idée de la chose, vous pouvez en avoir une autre, toute différente. Je peux vous dévoiler un secret: un jour j’ai demandé au président quel était son souverain préféré. Et il m’a répondu que c’était Catherine II. Pendant son règne, il y eu moins de sang, plus d’actions.

La journliste – C’était le président actuel ?
Venedictov – Oui, l’actuel.

La journaliste – J’ai l’impression que notre Etat a toujours soutenu l’idée de notre messianisme. A l’écran : un film sur le « peuple vainqueur », libérateur, celui qui a gagné la guerre. Cependant, il est formé de gens qui, eux, sont différents.
Comment se fait il que les gens, leur exploit, leurs idées, leur auto identification ne soient pas pris en considération dans cette grande politique de l’Etat ?
Notre politique de la culture est déterminée par le haut et par les lois et aussi par un superbe document élaboré et approuvé par nous tous.
Medinsky – Oui, « Les bases de la politique culturelle ».

La journaliste – Le peuple est composé par les masses mais c’est quand même l’histoire de différentes personnes : de celui qui ne s’est pas rendu à l’ennemi, de celui qui s’est surpassé, qui a sauvé sa famille…
Medinsky – C’est évident, le peuple, ce sont les gens, leurs actes. C’est le résultat d’actions collectives. Mais il existe une partie de la population qui est active et l’autre qui est passive.
La révolution se fait par la première, dire que c’est l’œuvre du peuple correspond à un analphabétisme historique. Tandis que les résultats se font sentir par chacun.
Chez nous la notion « le peuple a gagné » est apparue quand l’on a commencé à souligner l’importance des efforts collectifs et non des personnes. Mais à la base, il y avait toujours un exploit personnel qui, par la suite, était développé et utilisé comme un exemple à suivre.

La révision de l’histoire ?

La journaliste – Qui est visé par notre actuelle politique culturelle et la révision de l’histoire ?
Medinsky – Cette révision de l’histoire n’existe pas, c’est de l’imagination pure. Nous essayons de dire la vérité. L’évaluation de l’histoire c’est toujours une sorte de balancier historique.
A l’époque soviétique, il fut d’un coté. Ensuite, on a voulu apprendre autre chose et on s’est mis à abuser, il a donc changé de direction. Actuellement il se redresse, ce n’est que normal.
Venedictov – Dans quelle direction, la soviétique ? Pour n’avoir qu’un livre scolaire, une vérité, l’unité. Il existe une multitude de faits, et il faudrait en assurer l’accès. Mais lorsque chez nous, au lieu de les ouvrir, on ferme les archives, celles qui étaient ouvertes par les décrets de Eltsine. Qu’est ce qui s’est passé ? C’est le savoir que l’on ferme. On apprend l’Histoire par des films, et les jeunes, grâce aux jeux électroniques…
Piotrovsky – Parlant d’Histoire, de son interprétation, prenons l’exemple d’Alexandre Nevsky et de l’empire de la Zolotaja Orda (empire mongolo tartare).
Il y avait 3 alternatives :
1) combattre chacun pour soi avec, en perspective, un anéantissement total
2) une alliance avec l’Occident en s’efforçant de résister, de garder son identité
3) essayer de garder l’équilibre entre l’Orient et l’Occident, et de préserver son identité
C’est-là qu’il a choisi.
Il conserva la religion, la langue et l’autonomie. C’est grâce à Alexandre Nevsky que nous avons aujourd’hui un grand pays avec son immense territoire. Sans cela on n’existerait pas. Ce n’est qu’une évaluation sensée.
Venedictov – En 1941, le gouverneur de la région de Rostov avait proposé, afin d’éviter des répressions, de fournir du pain aux Allemands, de leurs payer des impôts. C’est ça nos héros actuels sortis de l’imagination imaginaire ? Des contes russes ?
Medinsky – C’est ridicule.

La journaliste – Pas du tout. Chaque pouvoir réécrit l’Histoire, guidé par ses propres intérêts.
Piotrovsky – Il existe une Histoire science et l’Histoire publiciste. Chaque époque donne une évaluation différente. L’objectif de nos expositions historiques est de réconcilier les gens.

Financer l’idéologie culturelle

La journaliste – Et comment voyez-vous ce genre de futures actions dans la situation de rapide isolement dans laquelle se trouve la Russie ?
Piotrovsky – Je ne vois pas d’isolement, j’ai plusieurs voyages en vue (Oman, Londres, USA). Encore une remarque, le retour en arrière n’existe pas.
Medinsky – Dans le monde de la culture, on ne peut pas, effectivement, parler d’un isolement quelconque. Chaque semaine nous avons des actions et des rencontres internationales.
Venedictov – C’est la société qui doit, selon ses intérêts, influencer l’Etat.
Piotrovsky – Influencer l’Etat ou l’administration de l’Etat ?

La journaliste – En tant que ministre, quel est votre rôle, celui de définir la politique culturelle du pays ou de la diriger ?
Medinsky – Elle est définie par le document mentionné plus haut, notre tâche est de l’exécuter. Il a été largement discuté et, ensuite, approuvé par le président.
Venedictov – Lorsque je parle de politique obscurantiste, j’ai vu le politicien au pouvoir qui a reçu un ordre du président et qui s’autorise à décider de ce qui est bien, de ce qui est mal.
Medinsky – La culture est une notion beaucoup plus large que l’ensemble des institutions culturelles. Elle renferme aussi l’éducation et les médias. L’Etat doit la soutenir et être attentif à son égard.

La journaliste – Au ministère circule une liste de films que vous avez l’intention de financer. Les thèmes : l’héroïsme de la lutte contre la corruption, des exemples positifs. Ces thèmes servent-ils d’évaluation de base au financement accordé ?
Medinsky – Depuis quelque temps, nous avons un mécanisme ouvert et compréhensible : on annonce les thèmes prioritaires, on reçoit les projets sur ces thèmes, (la lutte contre la corruption, le problème de la nation, les valeurs familiales, le 70em anniversaire de la Victoire) ou sur d’autres sujets.
Il s’en suit une soutenance publique qui est parfois transmise par la TV, ensuite il y a un vote ouvert et la prise de décision au sujet des projets qui sont proposés.

La journaliste – Mais vous financez quand même l’idéologie et pas la culture.
Medinsky – Comme je vous l’ai dit, on a changé de mécanisme, c’est une présentation ouverte.

La journaliste – Mais il y a quand même un élément du « conte russe » dans le fait que c’est le ministère qui décide ce que l’on va voir et qui aura l’argent.
Piotrovsky – Le « conte russe » existe et existera toujours, ainsi que la culture et les films qui vont être produits avec ou sans un financement du ministère.
La culture est beaucoup plus vaste que le ministère de la culture. C’est la part la plus importante du fonctionnement de la société, ce qui nous différencie des animaux. Qu’il y ait de l’argent ou pas, Sokourov va continuer à faire des films.

Chez eux là-bas, ils ont un président noir

La journaliste – Ses derniers films ne sont pas traduits en russe, on ne les verra donc pas.
Venedictov – Mais on vous a déjà expliqué, Sokourov manque de talent et ces films sont peu représentatifs. (lire interview Sokourov)
Piotrovsky – Ce n’est pas le ministère qui juge mais le public. Mais le public terrorise la culture, il ne faut pas l’oublier.

La journaliste – Avant, votre « Echo de Moscou » était considéré comme une radio libre, actuellement on vous incrimine de vous arranger avec le pouvoir.
Venedictov – Bien sûr, on s’arrange avec la terreur du public.

La journaliste – Vous devez sacrifier certaines choses pour garder votre radio, vos employés ?
Venedictov –On ne sait jamais ce qui vous sera fatal, il ne faut tout simplement pas y penser.
Nous avons perdu des auditeurs à cause de cette intolérance qui est omniprésente, de la psychose, les gens ne veulent pas écouter ce qu’ils ne veulent pas entendre.
Les gens sont trop entiers, soit uniquement « libéral », soit appartenant à la ligne de l’Etat. Nous, nous sommes des universalistes, comme dans une bibliothèque où tu entres et tu choisis le livre dont tu as besoin.

La journaliste – L’Etat est responsable de l’agressivité actuelle. Ne serait-ce pas la tâche du ministère que de faire baisser le niveau de cette agressivité ? Lorsque tout le monde se déteste, on ne parle plus de culture mais des moyens qui permettraient d’éviter un massacre.
Medinsky – C’est justement notre objectif. Nos programmes de musique classique…

La journaliste – Qui ne marchent pas, je rentre dans le métro, les gens sont odieux, donc ça ne prend pas.
Medinsky – Le nombre de concerts a augmenté de 18% en 2014.

La journaliste – Si on interdit les films étrangers, ce sera encore mieux.
Medinsky – Les « Oscars » ne sont pas un critère pour mesurer le talent, c’est un prix national américain. Nous n’avons pas une totale prospérité, ni le bonheur pour tout le monde, mais nous avons des programmes d’éducation musicale pour les enfants, des cœurs d’enfants etc.
Quel autre pays pourrait se vanter d’avoir tout ça ? Je ne veux pas mener une discussion du genre «  tandis que chez eux là-bas, on tue les noirs ».
Venedictov – Chez eux là-bas, ils ont un président noir.
Medinsky – Et on tue, entre autre, des présidents et candidats aux présidentielles, et pas seulement des ex politiciens. Et c’est tragique.